Blutschuld (1909) – version originale allemande
Es dräut die Nacht am Lager unsrer Küsse.
Es flüstert wo: Wer nimmt von euch die Schuld?
Noch bebend von verruchter Wollust Süße
Wir beten: Verzeih uns, Maria, in deiner Huld!
Aus Blumenschalen steigen gierige Düfte,
Umschmeicheln unsere Stirnen bleich von Schuld.
Ermattend unterm Hauch der schwülen Lüfte
Wir träumen: Verzeih uns, Maria, in deiner Huld!
Doch lauter rauscht der Brunnen der Sirenen
Und dunkler ragt die Sphinx vor unsrer Schuld,
Daß unsre Herzen sündiger wieder tönen,
Wir schluchzen: Verzeih uns, Maria, in deiner Huld!
Faute de Sang
La nuit commence à menacer au campement de nos baisers
Il murmure quelque part : Qui vous absoudra de la faute ?
Tremblant encore de la douceur d’une infâme volupté
Nous prions: Pardonne-nous, Marie, dans ta grâce !
Des coupes des fleurs s’élèvent d’avides odeurs,
Qui caressent nos fronts pâlis de faute.
Languissant sous le souffle des airs moites
Nous rêvons : Pardonne-nous, Marie, dans ta grâce !
Mais plus intense bruisse la fontaine des sirènes
Et plus sombre se dresse le sphinx devant notre faute,
Si bien que nos cœurs résonnent plus pécheurs encore,
Nous sanglotons : Pardonne-nous, Marie, dans ta grâce !
Explication des mots et expressions allemands
- dräuen: menacer, apparaître, poindre, sourdre, commencer à menacer.
- Lager: le camp/campement, le lit, la couche.
- Schuld: responsabilité morale, avoir une dette envers qn, c’est la faute de qn, avoir commis une faute, “que celui qui est sans péché jette la première pierre”, la coulpe (“battre sa coulpe"), le blâme. Le mot allemand dans le sens moral est indénombrable, donc conceptuellement plus général/universel, moins que le mot dénombrable “faute" et plutôt comme le mot péché, mais péché est trop explicite dans son sens religieux.
- Jemandem die Schuld abnehmen: dédouaner qn, prendre le blâme à la place de qn, endosser la faute de qn, disculper, innocenter, absoudre qn (de ses péchés) (religieux).
- verrucht: infâme, ignoble, obscure, débauché, sulfureux, “beauté vénéneuse”, un regard canaille/provoquant, malfamé, dépravé, vicieux, interlope, borgne. Le mot allemand usuellement est utilisé pour décrire un endroit avec ces qualités et, selon ma lecture, contribute à la description du “campement".
- Wollust: la volupté, la luxure (péché capital), le désir sexuel, la lubricité.
- Süße: la douceur, douceur du péché, suavité divine, les délices (interdits).
- Huld: la faveur, la bienveillance, la grâce, la bonté.
- Aus Blumenschalen steigen gierige Düfte: Ce vers soulève une nuance d’interprétation intéressante ; bien que “Düfte” (odeurs) soit le sujet grammatical, sémantiquement, il est plus naturel de considérer que les odeurs n’agissent pas d’elles-mêmes ; c’est pourquoi, en français, je préfère utiliser le verbe pronominal “s’élever" plutôt que “monter" ; “s’élever" transmet mieux cette absence d’action volontaire.
- Blumenschalen: les coupes des fleurs ; le bol, la vasque, le calice (une interprétation trop religieuse en rapport avec le mot allemand choisi par l’auteur).
- gierig: cupide, avide, rapace, concupiscent, salace, vorace, goulu, aware.
- umschmeicheln: flatter qn (sans toucher), caresser qn (physiquement), frôler qn ; le verbe allemand est composé d’un préfixe “um” qui donne le sens d’une caresse qui entoure ou envelope quelqu’un.
- bleich: pâle, livide, blême de culpabilité/remords.
- Hauch: un souffle, une haleine.
- schwül: chaud, humide, lourd (la météo avant l’orage), moite.
- Lüfte: des airs, des brises.
- lauter: plus bruyant, fort, intense.
- ragen: se dresser.
Remarques d’interprétation
- Le sang (cf. le titre) accentue la gravité de la faute (“un délit que l’on doit payer par le sang”) et une relation consanguine entre les amants du poème.
- De la première strophe à la troisième, le bruit augmente (murmures, prières, rêves → bruissements, résonances, sanglots) ; la lumière diminue de la première à la troisième strophe (“la nuit commence à menacer” → “plus sombre”).
- L’ambiance est intime (le lit, le campement, un peu licencieuse/sensuelle), caractérisée par une atmosphère sensorielle, chaude et humide, avec des parfums corporels.
- Les créatures mythologiques contrastent avec la foi spirituelle dédiée à la Vierge Marie. Le Sphinx, avec son corps hybride de lion et d’humain, peut représenter le conflict entre le désir animal/sexuel et la moralité humaine.
- Le poème utilise des rimes croisées en allemand (Küsse/Süße, Lüfte/Düfte, Sirenen/tönen, Schuld/Huld), même si elles ne sont pas toujours parfaites. La prière du dernier vers est répétée dans chaque strophe. Cette structure répétitive crée un suspense et reinforce l’inéluctabilité ainsi que le désespoir, alors que l’intensité des vers s’accentue au fil du poème (la lumière faiblit, la prière devient un sanglot).
- Concernant le rythme, le poème suit généralement un pentamètre iambique (composé d’une syllable inaccentuée suivie d’une syllable accentuée), mais non sans interruptions importantes. D’abord, le deuxième vers est interrompu par les deux-points et une question (« […] wo: Wer […] ? ») qui anticipate les prières des derniers vers de chaque strophe. Ces derniers vers introduisent deux syllabes inaccentuées (au lieu d’une) entre chaque syllable accentuée, ce qui a pour effect d’accélérer le rythme, créant ainsi un caractère plus pressant et désespéré.
Resources complémentaires